Le grand Meaulnes, grand roman de l’enfance

« Il arriva chez nous un dimanche de 189… » C’est par cette phrase toute simple qu’on entre dans l’un des plus grands romans de l’adolescence. Dans un style accordé aux brumes de Sologne, ce roman mythique a suscité immédiatement les passions littéraires, frôlé le Goncourt, et est demeuré comme l’emblème de son époque, cette année 1914 dont Alain-Fournier ne verra pas la fin. Il participe de l’apothéose artistique au seuil de l’abîme à laquelle contribuent Proust, Apollinaire, Picasso, en plaçant l’enfant au centre d’un roman.
Les éditions Folio en proposent aujourd’hui une double réédition, en collection Folioplus (avec dossier sur les adolescences critiques) et en simple Folio avec préface de Pierre Péju, et postface de Jacques Rivière, ami, beau-frère et éditeur d’Alain-Fournier à la NRF. Péju souligne l’importance de l’amitié entre Meaulnes et le narrateur François Seurel, qui conduira le premier à abandonner son épouse Yvonne de Galais. Le texte de Jacques Rivière est une véritable étude sur l’écrivain, dont il souligne l’importance des origines paysannes, de l’attachement à ses champs, ses barrières et au monde concret dont il sera arraché. Ce lien terrien expliquera son « goût de l’ignorance », qu’il tient pour la source « d’émotions infinies », parce qu’elle est entièrement amour pour le particulier et le singulier. Sa vocation d’écrivain y trouve sa force : « toute rencontre l’émeut, toute vie entr’aperçue. »
Daniel MORVAN.
Alain-Fournier : Le grand Meaulnes, Folio, 416 pages. Et en Folioplus classiques, texte intégral et dossier d’Hélène Tronc.

4 Commentaires 30.9.09 17:12, Commenter

Une sorte d'accalmie horrifiée était retombée (vente Gracq)

 Le soir, vous êtes revenu. La fureur des enchères s’apaisait, on vendait des meubles au prix du bois. Comme au premier soir d’Un beau ténébreux, une sorte d’accalmie horrifiée était retombée. Tout semblait converger vers un objet. Une armoire emmaillotée d'un film de plastique, ainsi qu'une momie, venait d’être ouverte. Ce voile rompu, ce fut (dans une sorte de démoniaque métaphore du corps même de l'écrivain) comme une dénudation: elle contenait des coupures de journaux fournies à l'écrivain par l'Argus de la presse. Cela semblait dire : voici la vérité d'un écrivain collectionnant passionnément ce qui a pu s'écrire sur lui. Vous êtes pris d’une sorte de pitié : bien sûr, écrivain est aussi un métier, bien sûr, l’écrivain peut s’intéresser à ce qu’on écrit sur lui (voir les notices de l’édition de la Pléiade, où la réception critique occupe une large place), mais la scène de l’armoire était l’image en trop.
Et puis le carton. C'était le carton que Julien Gracq plaçait sur sa porte lorsqu'il s'absentait. Jolie écriture à la plume, au dos d’une publicité. Sur ce carton, qu’il accrochait à sa porte avec une ficelle, Louis Poirier avait écrit : « Je reviens dans quelques minutes ».

Dehors, le cimetière de la Miséricorde venait tout à coup de basculer dans l’hiver.

21.11.08 18:14, Commenter

Melancholia

 

« Caïn était mélancolique, nous dit Augustin ; et d’ailleurs, qui ne l’est pas ? » cette remarque amusée de Burton, auteur d’Anatomie de la mélancolie, signifie bien l’éclatement de ce qui n’est pas une notion comme une autre, ni simplement une maladie, mais semble tenir tout l’humain, en ce qu’il se découvre comme « être-pour-la-mort » : la mélancolie. Jackie Pigeaud sait interroger une notion aussi universelle en croisant les disciplines : histoire médicale, esthétique, analyse littéraire et philologique des textes grecs et latins, psychanalyse, philosophie… Ce faisant, il tient ensemble les fils d’une « histoire de l’individu » amorcée dans ce nouvel ouvrage, Melancholia, synthèse de ses travaux. Ainsi va-t-il repérer les premières descriptions de la maladie de l’âme sur une stèle funéraire attique, qui semble fixer pour toujours le profil du mélancolique, dans celui d’un jeune homme assis à la proue d’un bateau, se tenant la tête, seul face à la mer immense.

 

Archytas, ami de Platon, a laissé cet aphorisme : « De la même façon qu’il est difficile de trouver un poisson sans arête, ainsi l’est-il de rencontrer un homme qui n’ait pas en lui quelque chose de douloureux comme une épine ». Commentaire de Jackie Pigeaud : « Il faut convenir que comme l’arête maintient le poisson, le souci, ou, si l’on veut, la mélancolie, structurerait, tiendrait, en quelque sorte, l’humain, lui donnerait de l’allure en somme. »

Jackie Pigeaud défend l’usage du mot de mélancolie,  en ce qu’elle constitue notre lien culturel à l’Antique, qui est « notre inconscient culturel » : en effet, la mélancolie du jeune Grec à la proue de son bateau et la nôtre sont la même. La mélancolie nous rattache à la culture classique, elle fait le lien entre une folie médicalement décrite et ce qui tient à l’âme humaine, identique depuis les temps les plus reculés. « Il y a au moins une folie, écrit Gladys Swain (la citation est de l’auteur), qui communique immédiatement avec les affections et les humeurs de tous les jours, une folie à laquelle on passe insensiblement et dont on sort sans rupture certaine ». De telle sorte qu’à chaque fois que l’âme ressent la pointe de l’écharde, même faiblement, nous sommes à nouveaux contemporains des Grecs et des premiers hommes.

La composition de l’ouvrage commence à Burton qui, vers 1621, à partir de Démocrite et d’Aristote, organise la pensée de la mélancolie, maladie de la bile noire, qui peut se guérir par le rire. Il aborde ensuite la notion de tranquillité (euthymie), en relisant le livre de Freud, Malaise dans la civilisation. Ce qui l’intéresse dans ce texte est la « très bonne question » posée par Freud, qui demande si « les hommes des temps antérieurs se sont sentis plus heureux », et quelle est la part des conditions culturelles (entendre : le baume de la religion) dans ce sentiment de bonheur. L’auteur prolonge le dialogue entre psychanalyse et religion, en suggérant avec Lacan (et non sans provocation) que c’est la seconde qui triomphera de la première « en devenant pourvoyeuse de sens ».

Jackie Pigeaud interroge ensuite l’Agamemnon d’Eschylle, où il trouve la première description d’un malaise intérieur et d’un organe appelé kardia. Se pose ici une question capitale de la médecine, qu’on découvre au détour d’une page, avec émerveillement, comme un continent inconnu, tant nous ignorons l’histoire médicale : Qu’est-ce qui sent et ressent dans la poitrine lorsqu’elle souffre ? Galien tentera de réfuter Chrysippe, dont la thèse vertigineuse (pour nous) se résume : là où l’on sent, l’on pense. C’est toute la question de l’homme intérieur, du rapport corps-âme qui nous conduit vers d’autres territoires, ceux de la lycanthropie : les hommes-loups, comme les prophétesses, laissent s’exprimer la « voix du ventre et des profondeurs chtoniennes ». Sautant de Freud à Tertullien avec une hardiesse qui égare et stimule, Jackie Pigeaud joue aux funambules pour revenir toujours à la mélancolie, « véritable muse de tous les artistes ».

Daniel MORVAN.

Jackie Pigeaud : Malancholia. Manuels Payot, 270 pages, 18€.

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Cosi fan tutte, un feu d’artifice vocal

L’Opéra de Nantes avait gardé un grand souvenir du Jenufa dirigé par Mark Shanahan. ceci annonçait un Cosi fan tutte aussi vif et inspiré, et le public n’est pas déçu : comme chez Janacek, tout est musique dans cette farce du trouble érotique qui, considérée comme sulfureuse, longtemps fut censurée. Cet opéra est un tel feu d’artifice, il déborde de tant de musique, chargé de l’électricité circulant entre filles frivoles et fanfarons, qu’il redoute les grands effets: ils ont été épargnés, même si le comique des situations est bien souligné par la mise en scène de Pierre Constant.


« Une femme fidèle est aussi rare qu’un phénix », affirme le docte Alfonso. Avec l’aide de la soubrette Despina, il entreprend de prouver que Fiordiligi et Dorabella n’échappent pas à la règle. Trois femmes et trois registres différents, complémentaires, tel est le « socle » féminin de cet opéra sur l’amour physique qui exige d’être fortement incarné : le trio formé par Yun Jung Choi, Ariana Chris et Claire Booth est à cet égard exemplaire : les voix pétillent, sont charnelles, émouvantes, drôles, traduisent la panique amoureuse des fiancées respectables. Face à elles, les deux amants Albanais et le cynique Alfonso remplissent leur rôle sans surcharge, notamment dans d’impeccables trios. Ce Cosi fan tutte sert au mieux un opéra où le carnaval voisine avec la finesse : on garde longtemps en soi l’éblouissement procuré par ce Cosi et ses charmants oiseaux de soie dans leur cage dorée.
DM


Au théâtre Graslin, mardi 3 et jeudi 5 juin 2008 à 20 h. Rens. : 02 40 69 77 18.

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Yaël Naïm/Alela Diane

Une soirée en forme de poupée russe, mardi à l’Olympic: d’abord les deux filles de Geronimo (Mariee Sioux, Alela Diane), puis la sœur de Moïse (Yaël Naïm).

Dire qu’on est venu surtout pour Alela Diane est un peu snob? On assume sans problème! Comme sa copine Aimee, qui l’accompagne, Alela est une fille de hippies du Nevada. Tricotant de la six cordes, cette délicieuse luthérienne de western a l’air d’avoir vu passer la rue vers l’or. Mais l’or ne lui file pas sous le nez. Il est dans sa voix. Le public chante son Pirate’s Gospel avec l’entrain d’une bande de babas orpailleurs enfin chanceux.

Robe à pois mauves, accessoirisée de pied en cap avec leggings, mitaines et cœur en sautoir, Yaël Naïm se fixe un défi: exister au-delà du tube imparable New Soul. L’Olympic est la première scène de sa première tournée. Elle tire sur sa robe. Elle essaie ses escarpins de star. La voix est à ravir. Les balades et les thèmes jazzy se chantent en chœur: de ce côté, Yaël peut être rassurée, le show fonctionne.

Elle caresse le clavier, taquine son public avec trois notes… C’est New Soul, qui sourit de toutes ses dents (de scie?). Avec une aussi jolie fossette, ce ne sera jamais «game over for mon cœur» pour elle.

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Chasseurs de foudre

 L’invitation dit ceci : Rendez-vous samedi à 9 h 30 au pied du chêne foudroyé, au Jardin des plantes de Nantes. Après avoir fait connaissance, nous irons ensemble regarder nos plus belles vidéos d’orages : éclairs et tonnerre, montez et roulez. Qui sont-ils, ces drôles d’amoureux de la foudre ? Cyril est l’un de ceux-là, enfants silencieux écoutant crouler autour d’eux, genoux croisés, le clair déluge.

À voix basse, il parle. « Je suis licencié en physique à l’université de Nantes. J’habite en résidence étudiante, rue Pitre-Chevalier. J’appartiens à l’association Info-climats. Plus tard, je serai météorologue. »

Cyril peut vous parler des heures, en chuchotant presque, de ses premiers coups de foudre. Celui du 15 août 2001, quand les vitres volaient en éclats autour de lui. La foudre frappait toutes les cinq secondes. Celui du 4 août 2003. Celui du 16 juillet 2006. « Mon premier orage, j’avais 10 ans. Un déluge, dans l’Hérault. Mon premier électrochoc. J’ai eu peur. J’ai voulu savoir pourquoi tant d’éclairs. La meilleure façon de combattre la peur est d’aller à sa rencontre. Je connais un phobique des orages. Il a fini par prendre sa voiture pour rouler vers eux. La foudre est tombée sur lui, à 50 mètres. Il a survécu. »

 

L’admiration se lit dans les yeux de Cyril, admiration pour ce Foudroyé qui serait un modèle d’absolu quasi-érotique, à la James Dean. Au septième ciel, il y a la fusion avec l’Éclair des éclairs, le superbolt. « Moi aussi, poursuit-il, j’ai eu la foudre à 150 m, en 1996. C’était à Noirmoutier. » Bien sûr, cette petite société de foudroyés étudie. Entre gouttes froides, « patates anticycloniques » et toboggans dépressionnaires, ils jouent aux scénaristes du temps. Cyril planche sur une méthode nouvelle de prévision, sur l’hypothèse d’une influence solaire sur le climat.

 

"Cette passion regroupe de grands timides, observe Cyril. Avant, c’était même un hobby de garçons célibataires. Mais de plus en plus de filles s’intéressent à la météo. » Qu’est-ce que la foudre ? Une gigantesque signature tracée dans l’air ? Comme si le sillon ouvert dans les nuées, après avoir dévalé les glaciers noirs, traversait votre cœur à la manière d’une balle perdue ? « Oui, répète-t-il rêveusement. J’ai toujours voulu savoir pourquoi il y avait tant d’éclairs. »

23.5.08 16:47, Commenter

Magadalene Sister de Chantenay

Histoire de vie dont on pourrait faire un film. Nicole est née en 1940, dans une famille de six enfants, dont deux sont morts en bas âge. Ses parents venaient des Côtes-du-Nord (comme on disait alors), de Perros-Guirec. Comme dit le proverbe breton: « Venir à Nantes avant d’être damné... » L’économie familiale repose sur les épaules de la maman, qui « tréfilait le fil de fer à la tenaille, à mains nues », triait des haricots chez Amieux et faisait la lessive des usines, à la main, dans un baquet... Le papa, lui, est chauffeur. Nicole est née au château de Roche-Maurice, un squatt aujourd’hui détruit. « Nous vivions d’abord à deux familles, sans aucun confort, ni eau, ni électricité, rien. Cela a duré de 1940 à 1958. Nous étions tout près du « village nègre », comme on appelait ce bidonville qui se trouvait à la place des usines. Nous passions nos jeudis et nos dimanches à la jaille, à récupérer la ferraille pour aller la vendre chez Lolotte, qui s’était spécialisée dans ce négoce. »
Nicole se souvient de ce quartier toujours inondé à l’automne, que l’on traverse en sautant d’une planche à l’autre. Il y avait « Mille Boutons », la « mère Bique », et puis le petit clochard à poussette dont elle a vu la tête rouler quand le train l’a écrasé, au passage à niveau... « Le château était magnifique, avec ses cheminées de vrai marbre et le carrelage que ma mère astiquait. Quand les douches municipales ont été installées rue Dupleix, j’y allais deux fois par mois. J’ai eu mon certificat d’études. La directrice de mon école m’a envoyée comme bonne à Paris, auprès de sa fille qui était jeune maman. Je n’avais que quatorze ans et demi, et je pleurais mon bas-Chantenay. »
La maman de Nicole travaillera jusqu’à ses 72 ans. Quand le bas-Chentenay est rénové, la famille déménage « à la brouette » jusqu’à la rue Chevreuil, où d’anciennes prostituées vivent dans le dénuement. Un jour, elle n’a pas encore dix huit ans, Nicole fugue avec sa grande sœur. « J’avais le trac de rentrer chez moi, je suis allée à l’hôtel comme ma sœur. » Descente de police: la mineure est arrêtée. « Ils ont demandé à mes parents ce qu’ils devaient faire de moi. Ils ont dit: gardez-la. »
La jeune fille est prise au piège. Elle est placée dans un pensionnat religieux digne du film Magdalene Sisters. « Une maison de correction, les Dames Blanches! » Elle y passera trois ans enfermée, avec une seule sortie au cinéma (l’inoubliable Orfeu Negro!), aux cabanes de l’école dentaire, place du Commerce, lorsque les rages de dents sont trop atroces, et deux ou trois parloirs.
« Là-bas, certaines y entraient toutes petites, pour ne sortir qu’à 21 ans. Jamais soignées. Les plus faibles s’évanouissaient souvent. Nous écossions des montagnes de haricots, repassions des draps, brodions des mouchoirs. J’ai fait la grève de la faim. j’ai été enfermée sans eau. Deux jours avant de sortir, elles m’ont coupé les cheveux. »
A 21 ans, elle sort. On l’a promise comme bonne à tout faire. Elle ne le sera pas longtemps. Son amoureux l’attend. Il revient de la guerre sans nom, de l’autre côté de la Méditerranée. Ils s’aiment. « Nous étions aussi fous l’un que l’autre après toutes ces années. »

30 Commentaires 18.3.08 19:23, Commenter